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Grand Raid de la Réunion - La diagonale des fous
Nicolas ALEXANDRE

 

Le résumé

" Marche ou rêve " ou " Retour sur ces quelques jours fous "
C'est vrai c'est une course de fou mais c'était aussi un de mes rêves 'sportifs' depuis quelques années déjà. Cela me semblait irréalisable encore quelques jours avant le départ….

En métropole et plus largement en Europe, cette course, considérée comme la course de montagne la plus dure, est une épreuve mythique. A la Réunion cela prend une dimension tout autre, c'est LEUR course. Tous les vainqueurs sont des 'dieux' et tous les finishers des héros. C'est l'EVENEMENT annuel de l'île et plus de 1500 coureurs réunionnais sont refusés chaque année car seulement 1200 places leur sont réservées. Les 800 places restantes sont réservées au reste du monde. D'ailleurs de très nombreux pays sont représentés...

Voilà pour la présentation rapide de l'épreuve...

 
Parlons maintenant plus précisément de ma course :
La majorité d'entre vous étant déjà au courant, garder le suspens plus longtemps ne me semble pas nécessaire : me voilà donc possesseur du fameux tee-shirt " J'ai survécu " (ce n'est pas celui qui est en photo à gauche; celui-là c'est le tee-shirt des sponsors).
Le terme 'J'ai survécu' me semble approprié et les statistiques parlent d'elles-mêmes : 2200 coureurs au départ (sauf exception tous très bien préparés), seulement 1283 à l'arrivée. L'épreuve est sélective et ne s'en cache d'ailleurs pas. L'objectif de 95% des participants reste de terminer et uniquement de terminer.
Je m'attendais à vivre des moments intenses ; je suis comblé au delà de mes espérances ;-)
D'après les dires de l'organisation il est impossible de relater la course à quelqu'un qui ne l'a pas vécu. Je comprends maintenant pourquoi !!
C'est incroyablement dur physiquement mais magique, très dur mentalement mais source de moments inoubliables, ...

Voici donc dans ces quelques lignes mes sensations de course :
Jeudi 23/10
Comme les filles l'ont précisées, j'étais très concentré (tout comme Pascal) la veille de la course. Nous avons essayé de tout visualiser, de tout vivre les jours précédents la course. J'avais donc imaginé beaucoup de choses qui se sont réalisés. J'avais aussi imaginé l'imprévisible une variable inconnue dans l'équation et là je n'ai pas été déçu.

 

Vendredi 24/10
Après 2 ou 3 heures de sommeil, lever vers 0h30, un petit gâteau au chocolat pris dans la voiture (les pros overstim's comprendront), puis arrivée à cap Méchant vers 2 heures du matin.
Il pleut et le moral n'est pas bon. Apparemment la mode 2003 est aux sacs poubelle alors nous faisons comme tout le monde...
2h45 :
Vérification des sacs par l'organisation puis repos à l'abri d'une tente en attendant le départ (retardé de 15 minutes pour de 'sombres' raisons)

 

Départ à Cap Méchant (km 0) -> Le volcan (30ème km)
Départ à 4h15 ; devant cela part très vite mais on se calme, le début est facile mais il ne faut pas s'emballer. Avec Pascal, nous passons au 3ème km en 19 minutes. Ensuite grande route forestière en montée pendant 13 km. Premier point de contrôle après 15,9km en 2h10, nous perdons 15 minutes pour pointer. Merci l'organisation….

Maintenant l'échauffement est terminé, il faudra avoir 2350m de dénivelé positif au volcan (au 24ème km) et nous n'avons que 685 mètres pour l'instant. Alors forcément ça monte maintenant !!! C'est un chemin mono-trace, il y a beaucoup de monde encore et je monte vraiment facile dans le peloton. Pascal est 10 mètres devant mais nous n'essayons même pas de doubler, cela ne sert à rien. Nous doublons deux ou trois concurrents qui ont déjà des crampes. Il y a toujours quelques inconscients comme cela, mais la sélection naturelle s'opère inexorablement.

 

Le volcan (30ème km) -> Mare à Boue (50,4 km)
Là-haut la vue est superbe, le temps est dégagé et en passant au bord de l'enclos du volcan nous apercevons l'Océan.
On passe au 30ème km encore très frais en 6h26m57s (en 710ème position).
La traversée de la plaine des sables est magique : paysage lunaire, roche volcanique, sol instable mais il est encore possible de courir. Comme cela ne va pas durer j'en profite.
Ma cheville droite part à 90° ….rien de grave pas de craquement. Cela m'arrive régulièrement à l'entraînement sans conséquence ….
Au fil des km, on rejoint les deux Bernard et Gilles.
Je quitterais mes quatre compagnons de route à Grand îlet au 100ème km. Cela nous laissera une vingtaine d'heures pour vivre une expérience inoubliable ensemble. C'est sans doute aussi pour ce type de complicité que je participe à ces épreuves...

 

Mare à Boue (50,4 km) - > Cilaos (67,2 km)
Nous passons à Mare à Boue à 13h47 en 9h32m de course (en 805ème position). Ce ravitaillement est un peu la panique car les filles sont en panne de voiture et nos sacs qui auraient cependant dû arrivé sont bloqués dans un endroit indéterminé. Ils arrivent au dernier moment et dans la précipitation j'oublie quelques vêtements pour la nuit ainsi que ma frontale halogène. Tant pis je ferais avec la petite Petzl.
Après Mare à Boue, qui porte très bien son nom, le côteau Maigre et le côteau Kerveguen nous attendent. Pas de gros dénivelé en montée mais d'après les infos recueillies c'est un passage très éprouvant. Effectivement ce sont des échelles pour passer les clôtures, de l'humidité, des rondins de bois glissants, tous les pas doivent être assurés, ça glisse énormément et surtout cela paraît très très long. Je remplis l'objectif de passer la descente de Kerveguen de jour. Le moral est toujours au beau fixe malgré une légère douleur à la cuisse droite. La descente de jour nous prendra 55 minutes. Il aurait fallu plus du double la nuit. La descente est très technique, glissante, dangereuse, sans possibilité de doubler.
Juste après notre passage, un concurrent est hélitreuillé suite à un malaise. L'hélicoptère est ici, comme dans beaucoup d'autres passages, le seul moyen d'accès.
Nous apprendrons dans la presse qu'une concurrente tétanisée par la peur bloquera plusieurs centaines de concurrents pendant plus de trois heures dans cette descente !!!
Je commence à être fatigué et espère vraiment voir Flo à Cilaos. Pascal doute grandement de cette éventualité et a raison. Il n'était pas prévu que les filles viennent nous rejoindre à ce point. Elles ont eu raison car les 400 virages (en 30 km) pour venir à Cilaos sont trop dangereux de nuit. Tant pis pour le moral, il faudra tenir jusqu'au 100ème kilomètres (soit encore presque 12 heures).

 

Cilaos (67ème km) -> Grand îlet (100 ème km)
Gros ravitaillement à Cilaos (mi-parcours)
Nous arrivons à ce point en 14h13 de course, il est 18h28m (il fait nuit). Tout se passe comme prévu pour l'instant au niveau du timing. Je suis 756ème à l'arrivée à Cilaos.
J'essaie de manger des pâtes et du poulet mais j'arrête rapidement. Pas envie du tout alors je mange du pain. Cela complète les apports W-cup, powerbar et autres overstim's dont je ne me lasserais pas jusqu'à l'arrivée. La cuisse droite (ischio) continue à me faire mal alors je me fais masser. La kiné n'est pas trop rassurante et me propose deux alternatives :
- arrêter et préserver mon intégrité physique,
- continuer et prendre un risque d'aggravation de la blessure (nécessitant des soins après course).

Je décide de continuer… Après 1h20 d'arrêt, nous repartons toujours tous les cinq (de nuit). Je repars à 20h01 en 721ème position.
Pour moi le début de la nuit est euphorique, je suis bien physiquement, la nuit sans lune mais étoilée est superbe et j'ai reconnu cette partie.
Les moins doués s'entravent assez souvent (ils se reconnaîtront) mais le rythme est bon. Étant donné la largeur du chemin et la profondeur du ravin, la prudence est de mise.
Les quelques coureurs isolés que nous rattrapons en profitent pour prendre le bon wagon. La descente effectuée en une heure en reconnaissance se déroule en 45 minutes. Ensuite commence le col du Taïbit et sa montée sans fin. Il paraît que de jour c'est impressionnant, de nuit on laisse la lumière de la frontale sur les chaussures du concurrent juste devant et on ne réfléchit pas au reste. Chacun se relaie et l'entente, sans parole, est bonne. Fait exceptionnel même le petit Bernard ne dit rien… Il avouera après coup avoir compris que chacun préférait rester concentré. Pendant 12 heures on marche les yeux fixés dans le rond de lumière formé par la frontale. Usant ….. 
Revenons au Taïbit : on monte, on monte on redescend pendant 1h30. On arrive à un ravitaillement et on aperçoit le début de la montée du col !!! Parce que là cela n'avait pas encore commencé. Il faut oublier toutes les références kilométriques que l'on a sur route, cela ne sert plus à rien. Rien ne peut être comparé à ces chemins, à ces montées interminables, à cette roche volcanique, à ces #*$#*$*#& de rondins de bois détrempés, à ces foutues racines en dévers. Dans ces conditions quatre kilomètres peuvent prendre plusieurs heures. De temps en temps on entend Gilles dire "pause" alors on s'arrête tous les cinq, le grand Bernard en profite toujours pour prendre sa position bien caractéristique pour dormir trente secondes : assis, les coudes sur les cuisses et la tête dans les mains. Il aura l'occasion de tester de nombreuses fois cette posture. Pratiquement personne ne nous double pendant la nuit et nous gagnons 300 places. Après le Taïbit, descente dans le cirque de Mafate. Ravitaillement à Marla où Pascal prend un coup de moins bien qu'il saura gérer sans problème. Nous passons à Marla à 0h11 en 492ème position (79.5 km de course en 19h56m).
Le parcours dans Mafate m'use et le sentiment de plénitude ressenti au début de la nuit est bien loin maintenant. Chaud, froid, on monte, on descend mais il n'y a pas de plat dans ce pays ? je suis un coureur à pied moi !
J'ai froid, j'en ai marre de la nuit et on tourne sans en voir l'issue. La sortie de ce cirque est la cerise sur le gâteau avec le col de Fourches.  

Effectivement c'est pas très long mais alors ça monte à 30 %. L'endroit n'est pas vraiment bucolique (pluie, froid, boue, altitude) mais des coureurs épuisés dorment le long du chemin sous leur couverture de survie.
Le road book nous contraint ensuite à la plus grande prudence dans la descente.
Je ne cherche pas à comprendre et le halo de ma lampe ne cherche pas à sortir du chemin et se préoccupe uniquement de trouver le meilleur endroit pour la prochaine foulée. Je suis à ce moment en tête du groupe qui est constitué d'une quinzaine de 'coureurs-zombies'.

La descente vers grand îlet qui se termine par une piste pourtant très facile est un calvaire.

J'ai mal à la cuisse, j'en ai marre de la nuit et de tout le reste et le chemin forestier ne s'arrête jamais. Nous passons vers des spectateurs alors que je croyais être arrivé à Grand îlet. Ceux-ci nous annonce encore 45 minutes avant le ravitaillement.
En arrivant à celui-ci, Flo comprend en me voyant qu'un truc ne va pas. La nuit a finalement eu raison de mon mental. Je lui fais part de mes états d'âme et c'est plutôt noir.


Arrivée à Grand îlet

 

Grand îlet (100ème km) -> Arrivée (136ème km)
J'arrive à grand îlet en 420ème position à 6h06 (donc après 25h51m de course)
En attendant d'être massé, je sens qu'un truc ne tourne pas rond. J'appelle Flo et j'en profite pour tomber dans les pommes dans ses bras. Je me réveille quelques secondes plus tard le sourire aux lèvres (ça, on me l'a raconté …). Ma première vision est Flo puis les deux médecins et les deux infirmières. En fait je voulais juste tester la réactivité du service médical : je donne 20/20 ;-).
Immédiatement prise de sang, tension et petit questionnaire pour savoir si mon hydratation est bonne.
Index glycémique : nickel,
tension : impec,
hydratation : tip-top.
Alors tout va bien, non ?
....
A ce moment j'ai compris que je n'avais pas complètement convaincu les médecins !!
Cela doit être dû à la position allongée avec les jambes en l'air…
Les médecins me demandent si je souhaite repartir et je réponds 'oui'.  En fait j'ai fait une hypothermie (associée à un peu de fatigue aussi...).

Quoi qu'il arrive ils ne me laissent pas le choix pour l'instant : direction un lit bien douillet (en toile de jute - cf photo).

Je suis chouchouté (un médecin m'emmène un peu de ravitaillement, puis suit mon état de santé au fil des minutes). 

En fait non seulement je n'arrive pas à dormir, j'ai toujours aussi froid (même avec 4 couches de vêtements et 2 couvertures) et en plus je commence à réfléchir et ça c'est interdit….
Pascal passe me voir et me demande s'il doit m'attendre. Je lui réponds par geste qu'il doit faire sa course et il repart accompagné des 2 Bernard et de Gilles.

Et moi du coup je ne veux plus partir mais plus partir du tout….
Je trouve environ 3589 raisons de rester ici. 
Mon sauveur s'appelle Flo, elle saura me remotiver en quelques mots. Tout d'abord, elle m'apporte une paire de chaussettes propres en me demandant si ça me va. Je lui réponds 'oui' puis je me reprends et lui dit que cela ne sert à rien car je reste ici. Elle me dit simplement 'réfléchis'…..Il faut comprendre 'réfléchis positivement'...
Alors je trouve quelques raisons pour repartir : 
- ma venue ici spécialement pour cette course à 10 000 km de la métropole,
- les entraînements,
- mes potes qui m'ont envoyés des messages et qui me suivent en direct,
- les sponsors qui m'ont aidés.

Je repense à une phrase de Vincent (mon beauf) qui nous a dit à moi et pascal " Je suis sûr que vous serez de bons guerriers et je serais là dans un coin de votre tête quand tout ira mal car je sais ce que c'est d'avoir mal ".
J'avais imprimé tous les mails d'encouragements et les avait tous relu avant le départ…. 
Tous ces éléments peuvent paraître des détails à la lecture de ce texte mais sachez que dans la course c'est primordial et décisif. C'est le mental qui fait la différence et rien d'autre…
Je décide de me faire masser, puis passe au contrôle médical pour avoir l'aval du médecin. Tout va mieux et je repars…

 

Grand îlet (100,3 km -> 136 km arrivée)
Je repars de Grand îlet à 8h22 en 519ème position.
Je commence par le col les plus escarpé du parcours 'la roche écrite'. Je monte les 2,9 km en 1h40 ce qui est une bonne performance. Mon pote surdoué Yves Chomont qui fera 27 heures au total et 88ème au général est monté en 1h45, mes 4 acolytes en 2h. Je le saurai après mais je vois que tout va bien car je rattrape beaucoup de places. 60 au total entre le 100ème et le 107ème km. Puis de nouveau la douleur est trop intense et je dois m'arrêter pour me faire masser au gîte des Chicots. Je repars bien mais la douleur revient de plus en plus vite. Je comprends que la fin de la course s'effectuera dans la souffrance.

Le parcours est constitué de montagne russe : cela monte 30 mètres puis on redescend puis on remonte etc. C'est opération survie...

La descente à partir de Colorado jusqu'à l'arrivée est un calvaire….5 km en 1h25. Les 750 mètres de dénivelé négatif sont terribles et je termine vraiment mal. Je ne peux même plus courir sur les 300 derniers mètres plat, pourtant synonyme de délivrance. Je rentre sur le stade pour les derniers mètres. Florence, inquiète depuis mon départ de Grand îlet 9 heures plus tôt, est soulagée de me voir arriver. 

Vingt mètres avant la ligne d'arrivée, un spectateur m'interpelle en me disant que j'ai raison de savourer les derniers instants en marchant ; en fait je suis incapable de faire autrement. Cela fait d'ailleurs un trop long moment que je savoure.

 

Arrivée
Je termine 531ème en 37h19m.
Juste après l'arrivée tout est un peu flou, je reçois la médaille, le tee-shirt " j'ai survécu " très approprié je trouve en ce qui me concerne, et je sors du sas pour rejoindre au plus vite des bras accueillants. Le quart d'heure qui suit est très éprouvant car la douleur est intense et même le fait d'avoir terminé ne suffit pas à l'apaiser.

Tout le monde s'occupe bien de moi et je récupère ensuite doucement en me jurant de ne jamais recommencer : trop long, trop dur physiquement, trop dur psychologiquement, trop traumatisant, trop dangereux…même avec le recul de ces quelques jours, je ne le conseille à personne. Et j'espère ne jamais changer d'avis....

J'ai encore quelques vertiges une heure après et puis nous rentrons enfin…

Après une douche, je crois que c'est la première fois où je m'endort aussi vite, je n'avais même pas fini de m'allonger… Il est vrai que du jeudi matin au samedi soir cela fait 62 heures avec seulement 3 heures de sommeil !

Les nuits suivantes sont réparatrices et je m'étonne de l'état de fraîcheur dans lequel je me trouve les jours qui suivent la course. Mis à part la cuisse et une douleur sous le pied gauche : Rien…. Je me rappelle des Templiers où je ne pouvais pas descendre les escaliers le lendemain mais là aucune douleur musculaire ni aux cuisses ni aux mollets, aucune ampoule : tout va bien. Je ne comprends pas comment il est possible d'être aussi mal à la fin et aussi bien (tout est relatif) dès le lendemain. Quoi qu'il arrive, nous en profitons pour aller randonner et profiter au maximum des quelques jours restants.


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